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  Concerts  

Omar Sosa
New Morning, 14 mai 2002

par jsalsero

Pour cette première chronique, soyons honnêtes, nous sommes totalement hors sujet. Car de salsa, ici, il n’y eu point, ni aucun de ses dérivés. Et si c’est bien le concert d’un pianiste cubain auquel on a assisté, il ne restait plus grand chose de latin dans le jazz de ce virtuose du clavier. Et pourtant, il serait bien dommage de passer sous silence ce qui s’est passé lors de ce concert, car c’est exactement ce qu’on attend d’un concert : qu’il s’y passe quelque chose. Bref, une véritable aubaine pour se lancer dans cette activité nouvelle pour moi : la chronique de concerts. Alors accrochez-vous, ça va être un peu long, mais ça en vaut la peine.

C’est dans le premier set qu’on a pu calmement écouter et constater quels sont les nouveaux champs d’exploration d’Omar Sosa. On passe sans heurts d’une ambiance free-jazz à un groove plus funky, d’une mélopée orientale à (oui, tout de même, mais c’est rare) un cha cha cha ou un mambo.

Côté chant, on assiste au mélange des mélismes orientaux, de la rumba et du slam. Comment définir le slam ? Pour faire simple, le slam ressemble au rap mais, sans que cela ne constitue un jugement de valeur, alors que le rap pourrait être la rencontre de la musique soul et de la chronique sociale, le slam est celle de la poésie et du jazz. Les chanteurs ne se succèdent pas tout à fait : quand l’un termine, il chante plus doucement, avant de disparaître dans un murmure, tandis que s’élève la voix de son successeur, qui reprend une ou deux idées musicales du précédent avant de les emmener dans son propre univers vocal et culturel, permettant ainsi d’écarter toute impression de zapping au profit d’un fondu-enchaîné très naturel.

De même, les instruments de percussions arabes, cubains ou vénézuéliens ne sont pas utilisés seulement pour agrandir la palette sonore. Ils sont utilisés "dans leur jus", c’est-à-dire sans être séparés des rythmes traditionnels desquels ils sont indissociables dans leur culture d’origine. C’est bien plus d’une palette rythmique, voire même culturelle, qu’il s’agit ici.

Comment faire tenir ensemble ces cultures musicales si différentes sans employer d’artifices ? Leur dénominateur commun, c’est la personnalité et le parcours du chef d’orchestre. Né à Cuba, pianiste de jazz, converti à l’Islam, ces trois cultures sont celles d’Omar Sosa.

On commence donc le second set en se disant qu’on va peut-être, avec un peu d’attention, comprendre comment fonctionne le mélange, mais on lâche vite prise, porté par les évènements.

On sent Omar Sosa à l’écoute, à l’affût de tout ce qu’il se passe sur scène et dans le public. Lors du premier morceau de ce second set, il entraîne l’orchestre dans un rythme de cha cha cha. Spontanément, le public apprécie, participe, frappe le tempo dans ses mains. Ce rythme simple, claquement des mains du public sur chaque temps, Omar va s’en servir comme d’un élément musical qu’il intègre dans le morceau. Il demande à l’orchestre d’arrêter : ne restent que les battements de mains, réguliers, encouragés par un Omar hilare. Il fait reprendre l’orchestre, l’arrête à nouveau, joue de ce nouvel instrument qu’il vient de découvrir entre nos mains. Nous ne sommes déjà plus en train de manifester notre plaisir, nous jouons avec l’orchestre.

C’est d’ailleurs le public qui va commencer, sur le même mode, le morceau suivant. On s’attend un peu à ce qu’on nous resserve la même chose, mais déjà s’avance un invité, violon en main. Qui est-il ? Omar nous le dira, mais on ne comprendra rien. Tant pis. Le solo est éblouissant, d’abord lent, mélodique, puis virtuose, endiablé, court, trop court. Qui est cet homme qui s’avance maintenant, s’approchant du micro ? On ne le comprendra pas non plus. Sa voix est d’abord froide, le timbre encore flou, flottant, imprécis et serré. Sait-il chanter ? On doute un instant. Puis sa voix se place, s’échauffe, s’ouvre, généreuse, claire, puissante jusque dans les aigus, malgré le peu de technique. Le public n’applaudit plus seulement, il crie.

Encore un morceau, rapide et percussif, qui maintient la tension et l’attention, puis Omar Sosa prend le micro. On le comprend enfin : il nous demande d’accueillir un grand maître gnaoua, qui vient sur scène accompagné de son instrument (était-ce encore un guembri, cette étrange basse acoustique orientale à l’air si rustique, mais aux sonorité si funky ? je n’en suis pas certain) et d’un joueur de crotales, ces petites cymbalettes qu’on entrechoque sur un rythme ternaire. Et là, alors que nous étions venus assister à un concert de latin-jazz, nous voilà en pleine immersion dans la musique gnaoua, transportés sur la place de Jamaa-el-Fna. On commence à danser sur la scène, un deuxième, puis un troisième joueur de crotales viennent les rejoindre, le rythme s’accélère, le morceau s’allonge. Epanoui, à nouveau hilare, Omar renonce à garder le contrôle sur la musique, après plusieurs tentatives pour arrêter le morceau après une durée pourtant déjà raisonnable ; il retourne à son piano, se laisse emporter. C’est finalement le percussionniste, aux tambours bata, qui trouvera la bonne idée pour mettre tout le monde d’accord sur une fin claire et précise.

Un rappel, après ce déferlement ? Impossible ! Après ça, il ne peut rien y avoir. Mais devant l’insistance du public, Omar et son percussionniste reviennent pour un étonnant duo piano/maracas, bourré d’humour, à la limite du sketche musical, de très bon goût, et suffisement court pour ne pas effacer l’impression laissée par le morceau précédent, impression avec laquelle on repart, on se couche, on s’endort, le sourire aux lèvres.

- Musiciens : Omar Sosa, piano, direction / Martha Galarraga, chant (afro-cubain) / Sub Z, chant (slam) / Eric Crystal, saxes / Bouchaïb Abdelhadi, crotales, guembri, bendir, chant (arabe) / Gustavo Ovalles, guïro, bongo, congas, timbales, cloches, bombo, tambor bata, tambor culo de puya / Geoff Brennan, contrebasse, basse électrique / Elliot Kavee, batterie



 

 

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