par Jsalsero

ORLANDO POLEO / EDDIE PALMIERI

Orlando Poleo

Photos:Déjàvu - www.salsafuriosa.com

Lieu : Disney Village (Festival Latina)
Date : Vendredi 14 juin 2002
Prix : 15 euros (forfait 3 jours : 35 euros)
Durée : 2 h 55 (Poleo : 1 h 25 / Palmieri : 1 h 30)
Soit : 5,14 euros/heure (3,75 euros/heure avec forfait)

Musiciens :
Orlando Poleo, congas, direction / Carlos Espositio "Kutimba", chant / Rafael Mejias, choeurs / Luis Viloria, bongo / Simon Ville, timbales / Mario Font, piano / Javier Panilla, basse / Marco, sax alto / Ricardo Izquierdo, sax ténor / Philippe Slonimsky, trompette / Patrick Touvet, trompette / Gina, danse
Eddie Palmieri, piano, direction / Herman Olivera, chant / Johnny Rodriguez, bongo / George Delgado, congas / Jose Clausell, timbales / Joe Santiago, basse / Bryan Lynch, trompette / Conrad Herwig, trombone / Eddie Zervigon, flûte

Dans les trois soirées proposées cette année par le Festival Latina, celle-ci a l'avantage de nous faire bénéficier d'une programation cohérente : deux visions d'une salsa qui flirte avec le jazz, s'en inspire, s'en nourrit, sans jamais totalement basculer dedans. Deux visions que tout oppose, l'une, récente, virtuose, tournée vers l'avenir, l'autre, née il y a désormais trente ans, en permanence à la recherche du groove, et qui prouve ici son caractère visionnaire et novateur, puisqu'elle n'a rien perdu de son actualité.

C'est Orlando Poleo qui ouvre le feu. Certes, l'incendie ne prend pas totalement, mais c'est bien de feu qu'il s'agit. C'est avec un premier solo de percussion que s'ouvre ce concert, histoire de calmer tout le monde. Quand on s'y connaît un peu en percussion, ce que fait Poleo, à force de virtuosité (de travail et de rigueur aussi), tient presque du gag ; comme un Tex Avery, où tout est exagéré, impossible, cartoonesque. On y aura droit à trois reprises, au court de ce concert, avec à chaque fois la même impression : les roulements, les déplacements rythmiques, le placement des accents toniques, la souplesse des poignets, tout cela place Poleo parmi les tout meilleurs congueros actuellement en activité.

L'autre pépite de l'orchestre, c'est le chanteur Carlos Esposito "Kutimba". Quand on a eu la chance d'être son élève, et qu'on connaît le sérieux, la rigueur et l'acharnement au travail du bonhomme, on comprend mieux d'où lui vient cette facilité et cette aisance dans les improvisations. Véritable encyclopédie vivante du soneo, Kutimba a des choses à dire, chose essentielle mais pourtant rare chez un improvisateur. Il mérite d'être entendu, écouté, mais aussi compris. Est-ce pour l'avoir fréquenté qu'on l'apprécie autant, ou ses seules facultés de chanteur suffisent-elles à emporter l'adhésion ? Peu importe, le plaisir est là.

Il y a enfin la qualité des arrangements. Ils laissent une grande place aux insteumentistes, permettant à tous de s'exprimer, sans que ce soit jamais au détriment du collectif. L'influence du jazz y est nette, dans les harmonies, la complexité des riffs de cuivres, et pourtant cela reste fondamentalement de la salsa. Un équilibre souvent difficile a trouver, ici totalement réussi.

Après cette première moitié de concert, inutile de dire qu'on attend beaucoup d'Eddie Palmieri. On part un peu à la pêche aux informations pour savoir quels sont les musiciens qui l'accompagneront ce soir (le dossier de presse est totalement muet à ce sujet, comme pour tous les concerts du Festival Latina), parce qu'avec un Palmieri inégal, parfois divin, le plus souvent exécrable, on compte sur eux pour faire la différence. On aura notamment la surprise d'apprendre la présence exceptionnelle du flûtiste Eddie Zervigon, légendaire fondateur de La Orquesta Broadway, mythique charanga new yorkaise.

Dès le début, il faut encaisser quelques désillusions. Tout d'abord, une trompette et un trombone pour seule section cuivre, alors qu'on s'attendait, alléchés par cet orchestre La Perfecta II, reformation de l'ancienne Perfecta de Palmieri, à une grosse section de trombones. Tant pis, on les connaît, ces deux soufflants, on sait qu'ils sont dignes de confiance.

Plus dur, il va falloir faire avec les choeurs de Palmieri, qui chante comme une casserolle mal accordée, et qui fait l'avion entre deux choeurs ("eeeeeeeeeeeeaaaaaaaaaaaaaoooo"), et qui vient apparement de se rendre compte qu'il y avait une touche "Percussion" sur son clavier, qu'il utilisera de façon insistante, comme un sale gosse qui vient de découvrir un nouveau jouet, au risque de déranger l'ensemble de la section rythmique.

Tant pis, on fera avec. Palmieri est un sale gamin, insupportable et attachant, c'est aussi pour ça qu'on l'aime. Et il sait toujours jouer du piano : on peut toujours s'extasier sur son sens du rythme, sa façon inégalée de faire swinguer, groover, bouger un montuno, ses accords de passages, ses décalages harmoniques qui retombent toujours sur leurs pieds. Si on pouvait juste lui couper le micro et condamner la touche percus de son clavier, il y aurait des moments de magie pure.

Contrairement à Poleo, dont les arrangements encadrent les instrumentistes, les morceaux de Palmieri sont une forme libre, qui ne tient que si on la remplit. La qualité principale des musiciens d'Eddie, c'est l'attention, l'écoute et le dialogue musical. Chacun répond aux sollicitations de l'autre, l'énergie circule, avec une mention spéciale à Bryan Lynch, le trompettiste, toujours sur la brèche, espiègle, souriant, et dont chaque solo emporte l'orchestre vers des sentiers nouveaux.

On se posera juste une petite question sur le casting. Certes, à assembler des pointures, on fait rarement de grosses erreurs. Mais entre les trois percussionnistes, il y a un véritable conflit de génération. D'un côté, Johnny Rodriguez, le maître, et George Delgado, son élève, derniers tenants d'un groove à l'ancienne. Leurs solos ne perdent jamais le sens de la clave, toutes leurs phrases sont pensées par rapport à elle. De l'autre, José Clausell (tout comme Poleo, qui les rejoindra plus tard), capable de jouer des phrases traditionnelles de rumba, mais aussi capable d'un déchaînement virtuose étonnant, mais totalement hors-clave. Encore aurait-il fallu que Palmieri l'y autorise, et ne lui coupe pas la parole lors d'une de ces crises d'autorité qu'on ne lui connaît que trop. Ces hommes-là ont réussi à jouer ensemble, parfois de bien belle façon, mais ils ont bien du mal à se comprendre.