Nous sommes en 1974, à Kinshasa, Zaïre, dans le stade Tata Raphaël, où le combat le plus important de l’histoire de la boxe va bientôt avoir lieu, l’affrontement George Foreman - Muhammad Ali pour le titre de champion du monde des lourds, le titanesque « Rumble in the Jungle » en 15 rounds qui verra Ali reprendre le titre.
Autour de cet événement historique, un immense festival musical est organisé, avec des prestations de James Brown ou, pour ce qui nous intéresse ici, de la Fania All Stars, sous la direction de Johnny Pacheco, avec en invité vedette Celia Cruz.
Devant 80.000 spectateurs, dont certains sont visiblement complètement entrés en transe, les musiciens de la Fania sont également totalement transcendés. On ne sait si c’est l’enjeu de ce concert, l’abus de produits locaux ou leur grande forme du moment qui les a mis dans cet état, mais ils sont tous à la fois hilares et déchaînés.
Pour une Celia Cruz impressionnante de qualités vocales et de sobriété, on pourra admirer quelques effusions et débordements dont voici une liste loin d’être complète :
un Johnny Pacheco courant en tout sens (parfois avec sa flûte au bec, sans se soucier d’avoir ou non un micro), dont on pourra apprécier la grâce féline, extrêmement télégénique, et une direction d’orchestre pour le moins enthousiaste,
un Ray Barretto sautant comme un cabri, pour frapper le sol à grands coups de congas,
une tuerie chorégraphique absolue de Roberto Roena, avec grand écart final,
les chœurs de Guantanamera, et ses deux clans (- « Nous, on la chante comme ça », - « On s’en fout, nous on la chante comme ci »),
les cols « pelle à tartes » de la plupart des protagonistes, parmi d’autres joyeusetés vestimentaires dont ils ont tous certainement honte aujourd’hui,
et j’en passe…
Et pourtant, dans cet océan d’hilarité et d’approximations, jamais la musique ne souffre, tant elle est jouée avec engagement, talent et bonheur. Car c’est bien de bonheur qu’il s’agit : bonheur de jouer en Afrique une musique qui y prend sa source, bonheur de participer à un tel événement, historique pour le continent africain et les américains noirs, bonheur de jouer devant un tel public. Bonheur et fierté.
Certes, il y a quelques défauts : une durée un peu courte (54 minutes), le grain de l’image un peu âgé, le son qui nous fait tendre l’oreille pour les solos de basse de Bobby Valentin ou les deux versions un peu redondantes de Guantanamera (une avec et une sans Celia). Mais ces défauts sont mineurs.
Ajoutons encore à cette musique en éruption une réalisation de Leon Gast (réalisateur également du documentaire sur le combat de boxe qui suivi cette soirée, "When We Were Kings", titulaire d’une récompense, ou de "Our Latin Thing", critiqué ici), dans l’exercice difficile du captage d’un concert, réussit de véritables plans de cinéma (un solo de bongo filmé... de sous l’instrument !), en s’amusant avec les projecteurs (Celia nimbée de lumière), les reflets sur les cymbales ou des flous parfaitement assumés.
Bref, non content d’être un précieux document où l’histoire de la salsa rejoint la petite histoire du monde et des échanges culturels afro-américains, ce DVD est également un précieux témoignage de ce que pouvait être le Fania All Stars une fois porté à incandescence.
Celia Cruz and the Fania Allstars in Africa (DVD Pioneer Artists, 2001)
Réalisation : Leon Gast
Durée : 54 minutes
Liste des titres :
Kymbala (Celia Cruz)
Guantanamera (Celia Cruz)
En Orbita
El Raton
Mi Gente
Guantanamera
Ponte Duro
Fania Theme
Musiciens :
Johnny Pacheco (direction et flûte),
Celia Cruz (chant),
Ray Barretto (congas),
Santos Colon (chant),
Cheo Feliciano (chant),
Larry Harlow (piano),
Pupi Lagarretta (violon),
Hector Lavoe (chant),
Nicky Marrero (timbales),
Ismael Miranda (chant),
Ismael Quintana (chant),
Roberto Roena (bongo),
Jorge Santana (guitare électrique),
Yomo Toro (cuatro),
Bobby Valentin (basse électrique),
+ quelques autres non crédités, notamment les cuivres.