
- Mario - Dampierre en Burly décembre 2007
- Photo de Hugues Randriam
Peux-tu te présenter, nous raconter un peu ton parcours ?
Je m’appelle Mario Charón Alvarez. Ma vie d’artiste a commencé à vingt-six ans. Peut-être que si j’avais commencé plus tôt, je n’aurais pas fait tout ce que j’ai fait... J’ai commencé dans un groupe amateur dans la ville de Santiago de Cuba qui s’appelait Abolengo. A cette époque-là, le directeur m’avait dit pour me tester : « Tu dois refaire tout ce que moi, je fais ! » Moi, je lui dis : « Bon, allez, on peut essayer ! » Il commence à danser, et me dit « Allez, à toi maintenant ! » Et moi, je fais pareil que lui. Il refait une autre danse, et moi je fais comme lui. Il me dit : « Tu es engagé ! ». Mais amateur ça veut dire ne pas en vivre et...
Au bout de deux ans, le groupe s’est séparé et chacun a suivi son chemin. Moi, je voulais continuer à danser, je voulais être professionnel !
A Cuba, il y a deux groupes professionnels et folkloriques. Celui de La Havane et celui de Santiago. Le groupe qui s’appelle à présent Ballet folklorique de Santiago de Cuba a fait une audition. Il y a eu à peu près quatre-vingt personnes qui se sont présentées à cette audition et seulement deux ont été admises : une jeune femme et moi.
Et c’est à ce moment-là qu’a commencé ma vie d’artiste.
Déjà, le Directeur, les danseurs, tous me regardaient, regardaient ma façon de danser, et se disaient entre eux : « Celui-là, ça va être un Grand ». Au bout de deux ou trois mois, un jury national, le Grand Jury de la Havane est venu pour faire une évaluation de la Compagnie, une évaluation de chaque corps en quelque sorte.
Pour cette évaluation, les nouveaux devaient commencer d’en bas, du sixième niveau. Le sixième niveau est celui où tu gagnes le moins. Et la règle, c’était de commencer au sixième niveau. Ils ont donc évalué chacun de nous, l’un après l’autre. Le jury, c’était Le Grand Jury ! Mais, je ne sais pas, moi, quand je suis devant des gens qui regardent, qui jugent, rien ne me semble difficile et tout se passe bien. Je n’ai pas de difficulté, pas peur, rien ! Il y en avait beaucoup qui pleuraient : « Ah, le Jury, le Jury... » Et moi, je me disais : « Pour moi, le Jury n’existe pas ! ».
Quand j’ai terminé de danser - j’étais quasiment le dernier - l’évaluation s’est arrêtée pour que le jury puisse délibérer. Puis ils ont commencé à attribuer les niveaux. Parmi les nouveaux, tous ont eu le sixième niveau. Quand cela a été mon tour, le Jury s’est interrompu et a dit : « Ceci est un cas exceptionnel. Mario Charón Alvarez, avancez sur la scène ! Le Jury vous a attribué le deuxième niveau ! » Au bout de trois ans, le Jury est revenu pour refaire une évaluation, car tous les deux ou trois ans, ils font une évaluation pour "diminuer" celui qui n’est pas bon et "augmenter" celui qui s’est amélioré, et ainsi de suite. Et ce Jury m’a attribué le premier niveau. Premier Danseur du Ballet Folklorique d’Orient !
Quelles danses étaient demandées pour l’audition ?
Pour l’audition, on nous demandait une danse folklorique, des danses africaines, afro-cubaines, de la rumba, du Vaudou, du Gaga, de la Conga, plein de genres en fait.
Mais pas de Son ! Du Son, j’ai commencé à en faire au Ballet Folklorique. Parce que j’aimais ça ! Je regardais les gens danser et je me disais : « Eh bien, moi aussi, je peux faire pareil ! » En 1990, j’ai fait mes débuts comme danseur de Son pendant un festival à Santiago de Cuba. Il y avait trois ou quatre couples qui dansaient depuis longtemps et j’ai commencé à danser ma partenaire. Lors de ce festival, j’ai pris la première place. J’ai eu un grand trophée. Mais il y en avait un autre danseur très âgé qui était le meilleur de Santiago de Cuba. Lui ne m’a pas vu danser parce qu’il est mort à ce moment-là ! Et tout le monde de dire « Celui qui est mort était meilleur que lui ! »
Quand as-tu commencé à enseigner à des étrangers ?
En 1991, j’ai commencé à travailler avec des touristes qui venaient à la Compagnie pour prendre des cours de Salsa, de Son, de danses Folkloriques, de cha-cha-cha.
J’ai commencé à travailler avec Antoine (NDLR : Antoine Joly, enseignant de salsa cubaine français) en 1996... Je crois bien que c’est ça, en 1996. Antoine est venu au Ballet pour voir la Compagnie, il cherchait quelqu’un qui danse la Salsa. Et moi j’étais en plein cours avec un groupe de Hollandais ou de Suédois. J’ai vu, au fond de la salle, un homme qui était assis, mais on voyait qu’il était grand, et il ne me quittait pas du regard. C’était lui. C’était un ami de celle qui était alors ma femme. A la fin du cours, il lui dit : « Je pourrais discuter avec le danseur là-bas ? Appelle-le, j’ai des choses à lui dire ! » Et on a commencé à discuter, il me dit qu’il voulait amener des Français pour des cours de Salsa. On est resté en contact dès le premier mois de l’année. Et en Juillet, il est arrivé avec un groupe de vingt et quelques personnes. L’année suivante, il est venu avec trente ou quarante personnes. J’étais tout seul avec celle qui était mon épouse. Et l’année suivante encore, il est arrivé avec deux groupes. Il me dit : « Mario, maintenant je viens avec deux groupes ! » et moi : « Mais, Antoine, comment veux-tu que je fasse… ? » « Non, non ! Il n’y a pas de problème, on va s’arranger, un groupe passe pendant une heure pendant que l’autre... » Et c’est comme ça que j’ai commencé à travailler avec les Français. Ça faisait longtemps que je travaillais dans la Compagnie, vingt ans déjà ! J’étais passé danseur professionnel parce que le jury était venu trois ans après et m’avait donné le premier niveau, Premier Danseur de la Compagnie du Ballet Folklorique d’Orient. J’étais donc déjà un premier Danseur de la Compagnie et je voulais alors devenir professeur. J’ai donc passé mon diplôme de professeur. Le Jury est revenu de La Havane et j’ai eu mon diplôme de professeur. Là aussi, j’ai eu tout de suite le premier niveau, directement !
Ensuite, j’ai commencé à travailler la Salsa, le Son, le cha cha cha, le mambo, qui sont des danses de Santiago de Cuba, des danses populaires, comme on dit. Mais je n’ai jamais travaillé le Danzon, alors que les autres danses, si.
Peux-tu nous parler des DVDs auxquels tu as participé ?
Je ne sais plus si c’était en 2002 ou 2001. Un gars arrive des Etats-Unis. Il s’appelle Eric (NDLR : Eric Freeman) et cherche partout dans Santiago de Cuba des danseurs de Salsa. On lui parle d’un en particulier : « Il y en a un qui danse vraiment bien... » mais Eric dit « Non, non ! Moi, je cherche quelqu’un qui danse la Salsa mais qui, en plus sache la combiner avec de la Rumba ! » « Ah ! Ça, c’est Mario. » « Où travaille-t-il ? » « Il est Premier Danseur au Ballet Folklorique d’Orient. » Il est venu me voir et il m’a dit : « Je voudrais voir avec toi. Je voudrais faire un DVD pour apprendre à danser la Salsa aux Etats-Unis ou même en Europe, pourquoi pas. » Moi : « OK, pas de problème ! » Il me dit : « Je veux en faire un pour débutants et avancés. C’est juste pour apprendre à danser la Salsa. » Je lui ai donc fait le travail et puis plus tard, un autre est venu des Etats-Unis, plus âgé. C’est celui qui a le site Internet Boogalu Productions.
Lui aussi est venu pour qu’on discute de faire un DVD pour apprendre à danser la Salsa. Et moi : « Très bien, pas de problème je te fais le travail. »
En 2004, quand je suis arrivé en Allemagne, beaucoup d’Allemands me disaient « Toi, je te connais ! » et moi « Mais non, ce n’est pas possible, cela fait à peine trois mois que je suis là, comment veux-tu ? En plus, je n’ai jamais donné de cours à des Allemands là-bas, à Cuba. J’ai donné des cours à des Japonais, des Hollandais, des Suédois, des Suisses, des Français, des Canadiens, mais à des Allemands, je crois bien que non ! » « Si, si ! Je te connais. Tu t’appelles Mario Charón Alvarez ! Chez moi, j’ai un DVD, de toi ! » Moi je réponds : « Ce n’est pas possible ! Quel DVD ? » Et il m’a montré le DVD que j’avais fait avec l’Américain. « Ah ?! Très bien ! » Beaucoup de gens me disaient : « J’ai ton DVD ! C’est toi, Mario ! Quelle surprise de te voir ici ! Comment ça se fait que tu sois là ? » Et moi : « Je viens pour travailler… » Les gens disaient : « Jamais j’aurais imaginé avoir le danseur de mon DVD en face de moi ! »

- Mario - Dampierre en Burly décembre 2007
- Photo de Hugues Randriam
Comment définirais-tu ton style de danse ?
La plus grande force que je dois à ma Salsa vient de la Rumba. Imaginons, mon pied est tellement gonflé que je ne peux même pas marcher ! Mais quand j’entends les tambours de la Rumba, je me mets à danser et je n’ai plus mal nulle part ! Tant que je danse... Parce que dès que j’arrête de danser, je m’allonge et je souffre ! Mais tant que je danse, aucune douleur ! Enfin, tout ça pour dire que j’ai commencé à danser la Salsa en regardant les gens dans la rue, les passes qu’ils faisaient, et je me disais : « Ils dansent, ils font leurs passes mais ce que je vois, c’est qu’ils ne font rien avec leurs pieds ! » Et donc je me suis dit : « Bien ! Je vais faire une création à moi tout seul ! Je vais combiner la Salsa avec la Rumba, le Son, le cha cha cha, tout ! » Et c’est de là que vient mon style, de la Rumba, de la Salsa ! Il faut combiner la Salsa avec la Rumba, le Son, faire comme un spectacle ! Faire en sorte que les gens me regardent ! C’est quand les gens me regardent que je donne le meilleur de moi ! Et si à la fin ils me demandent : « Ah ! Tu as fait ça comme ça et comme ça… ! » Moi, je réponds que je ne sais pas comment j’ai fait ni ce que j’ai fait, je n’en sais rien !
Et là, le problème de la Salsa a vraiment commencé ! La Salsa, j’ai commencé à la travailler en 1991, il y avait un professeur de Salsa au Ballet Folklorique qui donnait les cours aux étrangers mais ce collègue a quitté le Ballet et le directeur m’a dit : « Bon ! Ici, le meilleur, ou le moins mauvais, parce que les autres ne savent pas danser la Salsa, c’est Mario ! » « Moi ? ! » Le directeur m’appela et me dit : « Mario, tu feras les cours chaque fois que viendront des groupes de touristes ici, au Ballet. » « Ah ! Très bien ! » Et c’est là que j’ai commencé l’enseignement de la Salsa. J’ai commencé à travailler tout seul, chez moi, sans partenaire, j’ai fait du pas en ligne, du pas de Rumba, du pas de Son, du pas de cha cha cha, du Mambo. Et là j’ai vraiment commencé l’union de la Salsa et de la Rumba. En soi, c’est de la Salsarumba ! Et quand les gens me voient danser la Salsa, ils disent : « Mais… ! Plein de gens dansent la Salsa mais ils ne font pas comme toi. Mais qu’est-ce que tu as aux pieds ??! » Et moi : « Pas de problème ! C’est que moi, je suis un danseur de Rumba et je combine la Salsa avec la Rumba. » C’est de là que ça vient.
Tu t’entraînes encore chez toi pour travailler ta danse ?
Avant, oui, au début. Plus maintenant. Tout vient de la tête, je crée en dansant. Je suis très créatif, je fais tout sur le moment et cela reste gravé dans ma mémoire.
Y a-t-il des particularités et des différences dans les manières de danser des Allemands et des Français ?
Je pense qu’en Allemagne, les gens dansent plutôt le style New York. Il y en a quelques uns qui dansent la Salsa cubaine, mais pas comme ici, en France, où ils travaillent aussi les pieds. En Allemagne, quelques-uns dansent le style cubain mais pas tous, et puis ce ne sont que des passes, des petits tours comme-ci comme ça, mais pour moi, ce n’est pas de la Salsa. Un repas sans sauce , c’est fade, insipide ! La Salsa, tu dois bouger tout le corps ! Comme pour la Rumba. Je préfère voir danser les gens en France, surtout à Paris ! Je suis venu à Paris quatre fois.
Je préfère travailler la Salsa en France ! En fait, en France, je ressens la même chose que si j’étais à Cuba. Les gens sont plus joyeux ! En Allemagne, les gens dansent la Salsa, mais il n’y a rien sur leur visage. La Salsa, c’est la joie de vivre ! Rien que son nom ! La Salsa, c’est juste le mélange, il y a de tout dans la Salsa et c’est pour ça qu’on l’appelle comme ça (NDLR : salsa veut dire sauce en espagnol). Il y a du Mambo, du cha cha cha, du Son, du Merengue, de la Rumba, et c’est le tout réuni ensemble qui forme la Salsa ! Et ça vient de Cuba ! Ça ne vient que de Cuba ! Dans les autres pays, ils dansent la Salsa, mais c’est une Salsa différente. Parce qu’il y a plusieurs Salsa, la Salsa de New York, la Salsa de Porto Rico. J’aime bien celle de Porto Rico parce qu’ils travaillent avec les pieds !
Y a-t-il des danseurs de Salsa cubaine que tu admires tout particulièrement ?
Tout d’abord, je vais vous parler d’un compagnon, de son style, parce que j’aime beaucoup sa manière de danser ! Il a commencé à La Havane avec une émission qui s’appelait « Para bailar » qui avait commencé en 1978. Il s’appelle Santos, ce sont les Santos pour être exact, ce sont deux frère et sœur. Sinon, en Europe, il y a Antoine, Jean-Pierre... parce que je le connais... je ne parle que des hommes !
Parmi les femmes, il y a Marie Luz Fuentes du Ballet Folklorique.

- Mario - Dampierre en Burly décembre 2007
- Photo de Hugues Randriam
Quels sont tes musiciens préférés en Salsa ?
Le premier groupe que je retiens de mes débuts c’est le groupe d’Oscar D’León, ça c’est pour l’étranger sinon à Cuba, mes orchestres préférés sont Los Van Van, la Charanga Habanera, Manolito Simoney, Sur Caribe et Elio Revé.
En France, beaucoup de gens pensent que le Reggaeton menace la Timba, qu’en penses-tu ?
Le Reggaeton vient à peine de démarrer. Je pense que ça a commencé à Santiago de Cuba, à Cuba, mais maintenant, je vois bien que ça prend de l’importance. Mais pour moi, le Reggaeton, à mon avis, c’est vraiment personnel, je pense que c’est fait pour les femmes. Il y a beaucoup de mouvements qui sont plutôt féminins. Les femmes vont bouger tout le corps. Je danse aussi le Reggaeton, je danse tout ce qui se danse ! Mais je préfère voir les femmes le danser. La Salsa de Porto Rico ou de New York, c’est un peu pareil. Les femmes font beaucoup de jolis mouvements d’ici, comme ça, avec les hanches, les bras, et ça, ça me plaît ! En Allemagne, elles ne font pas pareil ! Il faut travailler avec tout le corps, pendant que le cavalier fait quelque chose, la danseuse fait son mouvement.
Le Reggaeton ne peut pas tuer la Timba, ce ne sont pas les mêmes genres et puis ceux qui dansent le Reggaeton ont 18, 19, 20, 21 ans, c’est tout ! Mais la Salsa, tout le monde danse la Salsa ! Du plus jeune au plus âgé !
Moi, j’ai 50 ans, je les ai fêté le 21 novembre dernier, je suis né le 21 novembre 1957. Quand je dis l’âge que j’ai, tout le monde me dit : « c’est pas vrai ! »
Quelle est ta danse préférée et pourquoi ?
Ma danse préférée, c’est le Son parce que c’est une danse de Salon, une danse élégante, qui a un petit quelque chose qui me... je ne sais pas mais c’est... le Son.
Aimes-tu donner des cours et pourquoi ?
Ce que j’aime dans le fait de donner des cours, c’est que pour faire ses cours, le professeur doit tout transmettre à ses élèves, tout ! A mon avis ! Il y a des professeurs qui disent : « Non, la dernière passe, je ne la montre pas ! » Moi, je montre tout ce que je sais faire parce que quand je mourrai, il faut qu’il y ait quelqu’un qui sache reproduire tous mes mouvements. Et moi, j’aime enseigner tout ce que je sais faire, tout ! Si j’enseigne la Salsa, et que je vois que je fais ce pas et que toi tu ne le fais pas bien, je vais te dire « Non, ce n’est pas comme ça, c’est comme ça » Ce qui me plaît, c’est de montrer les détails, tous les petits détails !
Est-ce que Cuba te manque ?
Oui, je pense sans cesse à Cuba, sans cesse ! Tous les jours, à chaque instant ! Et je pense aussi, à chaque moment, au monde de l’Art.
Vous pouvez retrouver Mario en vidéo :
dans la série Salsa a la cubana
sur le DVD Rueda de Casino de Boogalu Productions
sur youtube