
Massé devant la scène de l’Olympia, le public est jeune et plutôt typé : cheveux longs et look gothique/rock, gentiment métal… Il faut dire que les deux surdoués de la guitare ont démarrés, certes sous le soleil de Mexico, mais dans un groupe heavy métal : Terra Acida. Et on ne peut que le constater, leurs guitares sont rock, rythmiques et sèches, bien qu’elles ne perdent jamais leurs racines latines.
Sur scène donc, un bassiste, un pianiste, deux trompettistes (qui tour à tour prendront la clave, le guijo, la cloche), un conguero, un batteur et nos deux complices, souriants, concentrés, et sautillants dès la première note.
Je reconnais les guitares tourbillonnantes de "Tamacun", mais l’apport des cuivres cubains est une envolée incroyable qui entraine la mélodie vers de nouveaux horizons. Le pianiste, clairement attiré par le jazz, opère un va-et-vient entre les Etat-unis et Cuba. Les musiciens répondent et provoquent ’Rod y Gab’ tels des sportifs qui joueraient à repousser constamment leurs limites. Les rythmes s’accélèrent jusqu’à la frénésie. Le public est demandeur.
C’est incroyablement réglé, presque inhumain. C’est incroyablement rythmé, complètement latin.
Leur musique met le public en transe. Je me laisse tout aussi facilement gagner par les sons des guitares, et par les percussions que Gabriela frappe à même son instrument comme un joueur de flamenco le ferait sur son cajon. Je ferme les yeux et je laisse venir les images générées par les sons… je pense à mon père qui écoutait Django Reinhardt, je vois des danseurs de flamenco frappant le sol et soulevant la poussière, et je finis par me retrouver dans une clairière, une sorte de forêt de Brocéliande d’où Merlin l’enchanteur pourrait surgir… mais d’où viennent ces accents tellement celtiques ?
Mais c’est bien sûr ! Quant ils sont venus vivre en Europe, Rod y Gab se sont installés en Irlande. Folk, Salsa, Jazz, Rock, Celtique, Flamenco… quel voyage ! Et dire qu’en cuisine, comme dans beaucoup de disciplines, on préconise de ne pas mélanger trop de goûts, afin de ne pas perdre le public. Je crois bien que Rodrigo et Gabriela n’en ont que faire. Ou alors, comme je ne suis pas loin de le penser, ce sont tout simplement deux génies.

A les voir il y a quelque chose d’intrigant, de mystérieux. Penchés sur leur guitare, comme si avec elle, ils ne faisaient plus qu’un. Gratter, frotter, pincer, caresser, frapper, glisser, le dialogue avec les cordes est sans limites. Je regarde Gabriela, couchée sur l’instrument, avec une telle volonté, presque un acharnement… Et me vient soudain à l’esprit, la vision de ces Cow boys qui attrapent un cheval et partent avec lui dans une chevauchée, qui se termine invariablement par la soumission de la bête.
C’est ça ! C’est totalement évident, logique et sous mes yeux : Gabriela dresse sa guitare, et ce faisant, elle bascule elle-même vers son état sauvage.
Avez-vous déjà vu des chevaux s’élancer dans la nature, crinière au vent, libres et grisés par l’air frais ? Ne les avez-vous pas enviés, même un instant, de ressentir cet état sauvage dans ce qu’il a de plus noble ? La liberté, l’instinct, l’harmonie avec sa propre nature.
Rod y Gab sont deux chevaux qui, bien que dressés par l’apprentissage, sont revenus vers leur état sauvage. Ils nous entraînent dans un galop fou ! Ils font chanter et sauter le public, mais il n’y a en vérité aucune parole. La musique est celle des pieds qui frappent le sol, des "la la la" censés mimer un instrument, des mains qui claquent… Nous galopons avec eux, nous parlons tous le même langage : celui de notre musique intérieure, sans règles, sans étiquettes, sans appartenance.
Rod y Gab, c’est une échappée à un rythme effréné, pour revenir plus fort encore à ce qui est au fond de nous, vers notre liberté. Sauvage.