En guise de courte introduction à l’intention du néophyte qui ne connaîtrait ni l’un, ni l’autre des deux monstres sacrés réunis pour cet album-événement : à ma gauche, Cheo Feliciano, portoricain, véritable monument de cette musique, d’abord chanteur de Joe Cuba dans les années 60, puis l’un des piliers du label Fania et de son orchestre éponyme les Fania All Stars, grand crooner devant l’Eternel, il est un peu le Nat "King" Cole de la salsa ; à ma droite, Rubén Blades, panaméen, auteur-compositeur de génie, très largement l’inventeur de la Salsa "consciente", ou salsa à texte, d’abord connu pour sa collaboration avec Willie Colon au sein du label Fania dans la deuxième moitié des années 70, puis ayant continué à voler de ses propres ailes avec un public de fidèles ne lui ayant jamais fait défaut, notamment en Amérique Latine.
Outre la stature des deux artistes, qui suffisait largement à faire de cet album les réunissant un événement, les deux comparses ont d’autres complémentarités qui rendent ce travail particulièrement intéressant, à commencer par leur timbre : dans une famille musicale marquée par des voix plutôt haut perchées, les deux chantent dans un registre inhabituellement grave, à tel point que Rubén Blades, ayant débuté sa carrière à un moment où Cheo Feliciano était déjà au faîte de sa célébrité, a longtemps fait l’objet de moqueries laissant entendre qu’il ne faisait qu’imiter ce dernier. Dans l’éventualité où il resterait quelques traces de ces sottes accusations, cet album vient les balayer à tout jamais, en faisant mieux que juxtaposer les deux sur deux titres ; l’exercice proposé par Rubén à son ami de 40 ans tient en une phrase : "tu chantes mes chansons et je chante les tiennes !"
Dès lors, la réussite (ou non) de l’album allait sans nul doute se jouer au choix du répertoire. Force est de constater que ces choix auront été judicieux, évitant de se vautrer dans les incontournables morceaux "bateau", connus de tous, de chacun des deux artistes. Cheo Feliciano se retrouve ainsi à interpréter Dime, Inodoro Pérez, Juana Mayo, Manuela et Sin tu cariño ; Rubén Blades, de son côté, interprète Nina, De aquí pa’allá, Franqueza Cruel, Los entierros, et Busca lo tuyo ; enfin, les deux comparses nous gratifient de deux duos, tous les deux en forme d’hommage à Joe Cuba : Lo bueno ya viene, et en mode boléro, Si te dicen.
A l’écoute, les autres complémentarités des deux artistes sautent aux yeux, ou plutôt aux oreilles : d’une part, l’un comme l’autre sont à l’aise sur des morceaux à texte, Rubén Blades pour des raisons évidentes, mais Cheo Feliciano également, de par ses nombreuses collaborations passées avec feu Tite "Curet" Alonso (sans nul doute l’un des rares alter-ego de Rubén Blades en matière d’écriture dans ce genre musical, qui se retrouve ici, pour la première fois depuis "Plantacion adentro", à chanter l’un de ses morceaux, j’ai nommé Los entierros) ; d’autre part, l’orchestration de sextet, avec un vibraphone en lieu et place des cuivres, sied également aussi bien à l’un qu’à l’autre, puisque chez Cheo, il rappelle bien entendu immédiatement ses années avec Joe Cuba, et chez Rubén, les années avec son sextet Seis del Solar.
Tout ceci pour dire que Cheo et Rubén vont fort bien ensemble, sont fort à l’aise sur le répertoire de l’un et de l’autre, tout comme sur l’orchestration choisie, et arrivent, grâce à des choix judicieux, à revisiter le répertoire de l’un et de l’autre, tout en faisant un magistral clin d’oeil à Joe Cuba. Que dire de plus ? Sans doute que l’on aurait aimé que ce travail aille un peu plus loin. Une prise de risque. Un inédit. Plusieurs inédits. Bref, autre chose que du recyclé, aussi bon que cela puisse être. Que le "revival" de la salsa dura, dans lequel cet album s’inscrit sans le moindre doute, fasse plus que surfer sur des succès passés. Un peu plus près de Jimmy Bosch que du Spanish Harlem Orchestra. Ce ne sera pas pour cette fois-ci.
Et que veut donc dire "Eba say ajá" [1], me direz-vous ? Eh bien je n’en sais fichtre rien, mes amis. Si l’un de vous a la réponse, n’hésitez pas à m’écrire ! En attendant, que ça ne vous empêche pas de courir acheter l’album...
Titres :
Nina
De Aquí Pa Allá
Dime
Franquenza Cruel
Inodoro Pérez
Juana Mayo
Lo Bueno Ya Viene
Los Entierros
Manuela
Busca Lo Tuyo
Si Te Dicen
Sin Tu Cariño
Musiciens :
Luis Marín : piano et vibraphone
Felipe Fournier : vibraphone
Raul Rodríguez : vibraphone
Charlie Sierra : timbales, bongó, percussions mineures
Richard Carrasco : bongó
Albert Machuca : bongó
William "Cachiro" Thompson : congas
Georgie Padilla : congas
Louis Garcia : tres
Pedro Pérez : basse
Darvel Garcia : choeurs
Wichi Camacho : choeurs
Chegüi Ramos : choeurs
Primi Cruz : choeurs