Née le 20 février 1924 dans le quartier de Santos Suarez, à la Havane, où sa famille vit encore aujourd’hui, la jeune Celia ne se destinait pourtant pas du tout au chant : elle voulait être institutrice. La légende dit que ce n’est que lorsque les voisins commencèrent à se rassembler devant chez elle pour l’écouter chanter des berceuses à ses petits frères et soeurs, qu’elle réalisa à quel point sa voix captivait quiconque l’écoutait. C’est sa mère, Catalina Alfonso, qui lui suggère de chanter en public pour se faire de l’argent de poche.
Elle continue ses études tout en commençant à fréquenter les cabarets et salles de concerts de la Havane. Un jour, elle voit son idole, Abelardo Barroso, en concert, et c’est le déclic. Voilà ce qu’elle veut faire ! Etre là où il se trouve, sous les projecteurs, et chanter pour son public.
En 1947, elle rentre au Conservatoire de la Havane. Elle participe en même temps à divers concours, dont celui d’un programme radiophonique connu La hora del té, et chante pour divers groupe dans des cabarets. C’est là qu’elle fait la connaissance de Roderico Neyra, chorégraphe du fameux Tropicana Night Club, dont elle devient la chanteuse. C’est ainsi qu’elle part en tournée au Mexique et au Vénézuéla, avec la compagnie de danse de ce dernier, Las Mulatas de Fuego.
En 1950, la Sonora Matancera est déjà depuis plusieurs années un orchestre légendaire de la musique Afro-cubaine, et les artistes les plus renommés de l’époque, tels que Daniel Santos, Vincentico Valdés, Bobby Capó ou Alberto Beltrán, ont soit débuté avec la Sonora, soit fait partie de cette formation à un moment ou à un autre de leur carrière.
La diva Myrta Silva partie, l’orchestre envisage plusieurs options pour la remplacer : il pense entre autres à faire appel à l’un de leurs anciens vocalistes... jusqu’à ce que Roderico Neyra, qui est un ami de Rogelio Martinez, directeur musical de la Sonora, propose à ce dernier d’auditionner Celia, cette jeune chanteuse du Tropicana au timbre puissant et aux capacités d’improvisation impressionnantes. Martinez l’auditionne en compagnie d’autres membres de l’orchestre, et est convaincu.
Le 3 août 1950, à l’âge de 26 ans, Celia Cruz devient la vocaliste de la Sonora Matancera, l’orchestre le plus populaire de Cuba, la légende de la musique Afro-cubaine. C’est une consécration.
Pourtant, cette consécration débouche sur l’une des périodes les plus difficiles de sa carrière. En effet, le public de la Sonora ne l’entend pas du tout de cette oreille. Ils adoraient Myrta Silva, et ne veulent pas de cette parfaite inconnue à sa place. Les lettres de protestation pleuvent dans les stations de radios et les maisons de disques. Elle est huée lors de ses apparitions publiques. La pression que subit l’orchestre est énorme...
Mais Celia tient bon, et les autres membres de la Sonora la soutiennent, tout particulièrement le trompettiste Pedro Knight, qui deviendra un jour son mari. Avec le temps, le public s’habitue à la nouvelle voix de la Sonora, et les sentiments de rejet s’évaporent peu à peu. Elle restera 15 ans avec la Sonora Matancera, soit plus de temps que n’importe quel autre de leurs vocalistes, et son nom sera à jamais associé aux succès de cet orchestre. Elle accumule les succès, tels que Melao de caña, Besitos de coco, ou Caramelo, et part dans d’interminables tournées au Mexique et en Amérique Latine.
Mais l’histoire, celle avec un "H" majuscule, se mêle alors de sa destinée. En 1959, la révolution cubaine triomphe, et le dictateur Batista est en fuite. Fidel Castro ne tarde pas à afficher ses intentions de faire de Cuba une société Marxiste-Léniniste, et de nettoyer le pays de ses bordels, cabarets, casinos et boites de nuits. La musique populaire cubaine, symbole du passé, est découragée, et sera bientôt mise au placard, et ses musiciens envoyés à l’usine, dans les champs couper la canne à sucre, pour "apporter leur contribution à la révolution". Ces orientations radicales des débuts de la révolution cubaine ne seront pas éternelles, mais suffiront à provoquer le départ de beaucoup de musiciens cubains vers les Etats-Unis ou le Mexique. La Sonora Matancera sera du voyage.
L’orchestre, dans son intégralité, part un beau matin de la Havane à Mexico pour une tournée autorisée par le nouveau gouvernement. Ils ne reviendront jamais. Quelques années plus tard, Celia Cruz se verra même refuser par le gouvernement cubain l’autorisation de revenir à la Havane pour l’enterrement de sa mère. Jusqu’à sa mort, elle sera parmi les opposants les plus virulents à Fidel Castro, au point de refuser systématiquement de se produire dans les mêmes événements que des orchestres cubains non-exilés.
Elle ne retournera jamais à Cuba.
(... à suivre)